Au sujet de ce qu’il s’est passé hier

Édit : Depuis, un collectif #RidersNotAbusers pour une équitation éthique s’est monté et travaille en équipe pour valoriser des initiatives pertinentes autour du sujet. Je vous invite à suivre la page Facebook pour ne rien manquer de son actualité et aider à faire connaître le mouvement.

Samedi midi 10 novembre, après avoir vu pour la énième fois une photo qui me déplaisait au plus haut point, j’ai décidé de publier quelque chose sur ma page Facebook. Une page qui est mon journal de bord, et ne rassemble que mon quotidien, quelques opinions personnelles, et est là pour partager et échanger avec une toute petite communauté de gens que j’apprécie. Et tout s’est un peu emballé. Je voulais mettre ça plus calmement par écrit.

Au départ, c’est une parution partagée qui m’a fait tiquer. Une photo de couverture dans l’édition de novembre de Grand Prix Replay, avec un cheval à la tête particulièrement “bien” harnachée… comme on le voit parfois sur des terrains de concours, quelle que soit la discipline. Le magazine vantait les qualités de pilote du cavalier, et c’est cela qui m’a interpellé.

La publication d’origine

Les mots que j’ai employé, je vous les remets ici :

Hier, je suis tombée sur la Une du magazine Grand Prix Replay, édition de novembre. Une cavalière partageait cette photo détail de la jument, montée par un cavalier professionnel de renom, et s’étonnait que personne n’ait relevé, que personne dans l’équipe du magazine n’ait empêché la publication d’une photo aussi dérangeante, en couverture, pour célébrer les “victoires” d’un cavalier.
On demande à cette jument d’être une athlète et d’enchaîner un parcours technique, physique, avec rapidité et précision, en apnée. La façon donc la muserolle est placée et serrée à outrance déforme complètement son visage ; la muserolle est normalement en corde à l’origine, mais il semble qu’on l’ait enrobé de chatterton ou autre. Pour limiter les “blessures”…? Ça serre encore davantage…
Je passe sur cette double muserolle qui me parait déjà improbable, et je scotche sur ce qui apparait entre le mors et la bouche. On m’explique que ce sont des rondelles à picots… pour exacerber la pression lors de la rêne d’ouverture, et que le cheval cède et tourne plus vite.
Je note les œillères.
Je note tout le reste, qui ne fait même plus frémir personne.
Je note que personne, dans le monde des cavaliers professionnels, n’ose s’émouvoir en public de ce genre de pratiques. Mais qu’on ose sans frémir utiliser ce genre de choses, en public, et qu’on chante les louanges des victoires de ces cavaliers.
Depuis hier soir, j’ai la nausée. Car ces cavaliers & cavalières, qu’ils soient du CSO ou du dressage, obtiennent des victoires. Et donc deviennent des modèles. Des modèles pour les cavaliers de club, les amateurs.
Avez-vous essayé récemment de trouver un filet simple, sans les montants de muserolle ? Avez-vous vu fleurir des “bandes de respect” ? Du “dégrippant buccal” ?
Le sport équestre en est là. Là dans les yeux de ce cheval qui n’a rien à dire. Là dans les commentaires des journalistes qui s’amusent de voir un cheval ruer fort, en disant que c’est “un sacré caractère”, alors qu’il essaye tant que mal de dire merde, ou de replacer le cavalier ou la cavalière sur son dos qui ne monte qu’avec les mains ; ou saluant la hauteur des genoux d’un cheval de dressage qui a le dos en cuvette et bave de souffrance.
Je ne suis pas une bonne cavalière. Mais j’ai le droit de m’en émouvoir. De dire que ceci n’est pas acceptable.
Nous avons notre part de responsabilité. Nous achetons ces magazines. Nous allons voir ces épreuves. Nous achetons parfois le dernier tapis à la mode avec un nom de cavalier ou cavalière émérite dessus parce que ça fait bien. Nous achetons une muserolle coercitive en rajoutant du mouton dessus, “pour ne pas blesser”, en oubliant la pression exercée sur le chanfrein. Nous allons par curiosité sur les terrains de concours du dimanche, niveau club, et nous n’osons rien relever de ce qui nous choque.
Nous devons cesser de sponsoriser ce triste spectacle.
Je me fous complètement qu’un·e cycliste se dope. C’est sa vie, d’une certaine manière. Mais nous travaillons avec du vivant. Un animal. Qui ne peut pas s’exprimer, autrement qu’en devenant rétif.
Cela dit, ce n’est pas uniquement de la faute de ce magazine. C’est de la faute des règlements qui permettent à ces cavaliers et cavalières d’harnacher de manière honteuse pour obtenir des victoires, quelle que soit la discipline. C’est de la faute de la fédé, et du faible niveau d’enseignement. C’est de la faute de la FEI, et de ses règles aberrantes en matière d’équipement équestre comme d’attribution des points dans les épreuves.
Je l’ai déjà dit, le jour où les associations de défense des animaux vont débarquer là-dedans, avec parfois leurs gros sabots, ça va faire très mal. Et à tout le monde, pas uniquement aux écuries de compétition. On voit déjà fleurir partout des remarques, voire des insultes, quand on monte à cheval. Nous allons tou·te·s payer, un jour ou l’autre, pour avoir fermé les yeux.
J’adorais regarder le dressage et le CSO. Je ne regarde plus ; je ne comprends plus ce que je vois, je ne comprends plus les commentaires, je ne vois plus le cheval là-dessous, je ne vois plus le travail et la justesse. Je ne vois plus l’exemple qui me donne envie de pratiquer, de comprendre, d’apprendre.
Notre sport équestre est malade, pourri de fric, de sponsoring, comme tous les autres.


Si la conclusion manque de nuance, je pense que j’ai résumé l’émotion et le ras-le-bol que je lis souvent, y compris chez des passionné·e·s de sports équestres avec qui j’ai le plaisir d’échanger régulièrement. Mais surtout, j’ai partagé MON avis, sur un phénomène.
Pas sur un cavalier. Pas uniquement sur un magazine. Mais sur un système. Une règlementation.

La photo, elle, n’est qu’un point de départ.

L’emballement & l’effet de meute

Étant donné que la publication a d’abord touché, comme il se doit, les quelques 700 personnes qui suivaient alors la page, les premiers échanges ont été très intéressants, nuancés, et ont ouvert des discussions enrichissantes.

Puis la publication a commencé à être partagée, des gens d’ailleurs sont intervenus – là encore, j’ai pu discuter avec de nouvelles personnes. Et puis rapidement j’ai perdu le fil. De 80 partages, on est passé à 200, 800, 1000… Fort heureusement, même si beaucoup s’indignaient en commentaires, je n’ai pas vu de débordements dans un premier temps.
Je suis partie faire une course, et quand je suis revenue, j’ai vu que ce texte avait été partagée sur des groupes très extrêmes dans leurs pensées, avec des commentaires plus que désobligeants, appelant au lynchage médiatique de ce cavalier et autres mots plus fleuris.

Certes, cette photo est le point de départ que j’ai choisi moi-même pour publier. Mais en tant que couverture de magazine. Pas en tant que photographie personnelle d’un cavalier. Cavalier si je ne m’abuse, est 15ème mondial, et n’est pas arrivé non plus là par hasard. C’était justement ça, le point de départ de mon incompréhension : pourquoi en arrive-t-on là ? Comment pouvons-nous assumer de montrer de telles images au grand public qui ne connait rien au monde du cheval, quand nous, simples cavaliers et cavalières, avons déjà du mal à comprendre et interpréter ces “aides” ?

La modération est devenue un enfer pour une personne seule : 2 à 3 commentaires par minute, des mentions dans tous les sens. Fort heureusement, il n’y a eu que très peu d’insultes ou de débordements dans ce que j’ai pu voir, mais je n’arrivais absolument pas à suivre le rythme pour supprimer ces commentaires, ou ceux mentionnant le cavalier ; mais au-delà de ça, les partages avec des messages haineux, vulgaires, agressifs, détournant mon message initial, m’ont complètement dégoûté.

La dernière fois que j’ai regardé, la publication était à plus de 2500 partages ; je ne me souviens pas du nombre de personnes touchées, mais on était au-delà de 250000. J’ai cessé de regarder les statistiques, elles n’avaient plus aucun sens.

Je connais très bien l’effet de meute et l’emballement sur les réseaux sociaux, où l’émotion prend le pas sur la raison. En général, je fuis ce genre de phénomène comme la peste. Devoir le gérer, avec les moyens du bord, regarder l’ampleur que cela prenait, et commencer à voir fleurir des comportements déplacés à l’encontre de certaines personnes commentant – quelle que soit leur opinion (recherche de photos personnelles notamment), et étant donné qu’il est impossible de fermer les commentaires a posteriori, j’ai décidé de supprimer la publication initiale.

Ce n’était peut-être pas la “bonne” réponse, mais c’était probablement la moins pire.
J’ai reçu des commentaires très désobligeants pour cela, mais je préfère cela à l’acharnement sur une personne, fût-elle “publique”. Ou même à l’équipe du magazine.

Des discussions enrichissantes

De cela, je préfère retirer les quelques discussions très enrichissantes que j’ai pu avoir avec des personnes, en commentaires ou en messages privés, notamment quelques professionnel·le·s du monde du cheval, en CSO, dressage, cavaliers ou cavalières amateurs, élevage, et même presse.
Certaines ont partagé leur désaccord, d’autres ont nuancé, d’autres ont partagé de mauvaises expériences et appuyé le message initial. D’autres m’ont apporté des précisions sur l’usage de tel ou tel matériel. Je les remercie, ils ont nourri ma réflexion personnelle.

J’en retiens qu’il y a eu des pratiques bien plus difficiles à voir, qui étaient bien cachées dans le secret des écuries, mais que nombreux sont les pros à avoir commencé à faire le ménage depuis quelques années. De cela je ne doutais pas, mais je suis contente d’en avoir eu la confirmation.

J’en retiens également que nous sommes globalement d’accord sur un point d’importance : l’image. Et c’était bien là le point de départ de mon émotion : le sport équestre véhicule une image, non seulement auprès des professionnel·le·s du monde du cheval, mais aussi des cavaliers & cavalières de loisirs, club, amateurs, et au-delà, auprès du grand public.

Or, on sait que l’émotion autour du bien-être animal a pu prendre des proportions extraordinaires, ces dernières années. Mettez en couverture un cheval avec des œillères, l’écume des lèvres jusqu’au poitrail, les naseaux rougis… pensez-vous réellement que Tata Martine, qui n’a pas vu un cheval depuis son enfance, va y voir du sport ? Même si en soi, c’est une photo à un instant T ? Même si le matériel était très visible, mais “adapté” à la situation ?

Vous êtes nombreux et nombreuses à avoir partagé ce commentaire : le monde du cheval se tire une balle dans le pied.
Pour avoir vu fleurir des commentaires de militants dénonçant le fait même de grimper sur le dos d’un cheval, je partage totalement ce constat.
Et quoi qu’on en pense, ce sera difficile de faire sans ces opinions.

Certain·e·s m’ont dit que quand on était pas capable de sauter 1m50, on ne devait pas l’ouvrir. Quelqu’un a commenté qu’on ne devait pas forcément être un·e grand·e Chef·fe pour savoir qu’un plat était loupé. C’est également mon opinion – et dieu sait si j’aime manger.

Le monde des cavaliers n’est pas uniquement divisé entre les hippies du poneys qui font du promène-couillons et les grands cavaliers & cavalières de concours qui “savent”. Dieu merci, on peut apprendre les uns des autres, et la perméabilité entre les disciplines et les méthodes initie des discussions passionnantes.

Et maintenant, que faire de tout cela ?

Je n’en ai aucune fichtre idée, et ce n’est pas mon rôle. Mais quand je vois l’émotion que tout cela a suscité, j’espère vraiment que cela nourrira une réflexion productive et attirera l’attention des officiel·le·s, de ceux qui font les règles de notre sport et qui incitent les cavaliers, les éleveurs, et les propriétaires, à aller toujours plus vite – trop vite, au détriment parfois de l’éducation du cheval. Et à éviter de voir des couples qui ne sont pas encore prêts, bien mis ensemble, sur des épreuves trop grosses pour eux – quelle que soit la qualité du cavalier ou de la cavalière, et quelle que soit la qualité du cheval.

Les cavaliers et cavalières pros qui remportent des victoires deviennent des modèles pour des générations de cavaliers et cavalières amateurs ou de club. C’est une lourde responsabilité.

Une pétition circule en ce moment pour se faire. Je vous laisse le lien, à chacun·e de décider en son âme et conscience si cela lui paraît adapté et / ou pertinent.

Le collectif #RidersNotAbusers travaille également dans le bon sens pour valoriser une équitation éthique et de performance.

Pour ma part, je clos le chapitre, et je retourne à mes poneys boueux.

Et sans ironie aucune : longue vie au sport équestre.

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