Sinji, la flèche irlandaise, les jours avec et les jours sans

Vous voyez souvent ici les oreilles duveteuses de Simbad, mais Sinji jusqu’à présent ne fait que de la figuration sur ces pages. C’est bien dommage, parce que cet irish cob tient une place particulière dans nos cœurs, et n’est pas en reste en matière de balades à cheval… épiques !

Un peu d’histoire : un irish cob et un cavalier débutant

Pour la petite présentation, Sinji est un superbe irish cob de 15 ans maintenant. Il est ONC en France, a ses papiers néerlandais, et a fait de l’attelage. Il fait un joli mètre 50, et pèse bien ses 600 kg à mon avis – et d’après mes pieds, aussi.
Son arrivée chez nous a été express : vu, acheté, arrivé quelques jours plus tard.

Salut, beau gosse !
Salut, beau gosse !

Pour la petite histoire, son cavalier, trentenaire citadin, a posé ses fesses sur un poney nommé Simbad en 2014, suite à un pari débile : “Si je monte à cheval, tu regardes tous les Star Wars”. Non je n’avais pas vu les Star Wars à ce moment-là, mais du coup c’est fait maintenant.

Le jour où j'ai perdu mon pari.
Le jour où j’ai perdu mon pari.

Après quelques balades à cru, puis en selle, notre trentenaire citadin a décidé de faire quelques balades avec le club voisin, des balades assez sportives en fait… et s’est pris au jeu jusqu’à s’inscrire à la rentrée, en octobre 2014. Un peu poussé par moi, évidemment, qui n’en revenait pas d’avoir cette chance : un cavalier à la maison ! Joie & félicité.
Après quelques mois, en fin d’hiver, il lâche une bombe : “ça ne me déplairait pas d’avoir mon propre cheval”.
Il n’a pas fallu qu’il le répète, j’étais déjà sur Le Bon Coin en train de feuilleter toutes les annonces pour un cheval qui pourrait correspondre. Un cheval porteur (il est léger, mais il fait quand même 1m80), gentil, maître d’école, autour de 12 ans, pour faire de la balade. “Et noir !” – ajoute le cavalier, déjà sûr de son choix. On pense à un Haflinger, mais c’est pas trop ça, et une jument mérens qui lui plait davantage, mais à remettre au travail. Et puis une annonce, un gros coup de cœur, un mini-pattes plein de crins : Sinji, irish cob.

On part le voir en centre Bretagne, l’éleveur qui l’a récupéré est très sympathique, on visite et découvre des chevaux très chouettes, l’essai se passe bien malgré un démarrage en trombe – Sinji fume par tous les naseaux, veut y aller, mais écoute, est gentil, le coup de cœur est immédiat entre ces deux-là. Et moi, je l’aime beaucoup aussi. Il y a quelqu’un d’autre d’intéressé, mais on a le terrain, le copain, et le chéquier ; il arrivera une semaine plus tard, le 8 mars 2015.

Lors de l'essai. Avec cette bouille qui crie "adoptez-moi", comment résister ?
Lors de l’essai. Avec cette bouille qui crie “adoptez-moi”, comment résister ?

Une confiance à instaurer

Propriétaire d’un petit poney un peu cabot, avoir Sinji à la maison m’a fait re-considérer les choses sous un autre angle. C’est un cheval puissant, extrêmement fort, mais aussi particulièrement bien éduqué et… hyper sensible. Le mélange peut être explosif, car il se contient souvent, jusqu’à péter en l’air. Ou plutôt, partir ventre à terre. Et savoir distinguer l’angoisse de l’envie est parfois compliqué.

C’est un cheval qui souffle en permanence, juge, fait attention. S’il se déconnecte de son cavalier ou de l’humain à pied, il est très difficile de le récupérer. Il se débranche, et ne pense plus qu’à fuir. Il fait toujours face ; il a fallu deux mois, mine de rien, en faisant autre chose, pour pouvoir faire le tour de Sinji dans son pré sans qu’il se décale pour toujours nous avoir en visuel. On y est allé en douceur, pour ne pas le braquer ; il faut toujours avoir le bon équilibre entre beaucoup de douceur et de bienveillance, qu’il mérite, et de fermeté, dont il a besoin pour se poser et bine comprendre ce qu’on lui demande.

Sinji & son cavalier, toujours en confiance. (Je jalouse un peu)
Sinji & son cavalier, en confiance. (Je jalouse un peu)

S’il ne comprend pas, l’angoisse de donner la mauvaise réponse prend le dessus, et c’est fini. Une fois que l’on a compris cela, on peut agir en conséquences, mais cela a pris un peu de temps.

L’irish cob peut impressionner, avec son gabarit de déménageur. Pourtant il est d’une sensibilité incroyable. Un peu trop exacerbée, parfois… des départs au galop à cause d’un étrier qui pendouille… des départs au grand trot parce qu’on enlève un étrier… une peur panique d’être monté à cru…  on a pu vivre quelques expériences assez intéressantes. Mais en douceur, toujours, en prenant le temps, ça se décoince… et on peut désormais monter Sinji à cru sans souci, en faire le tour, l’attirer, le faire reculer, sans que tout soit pris comme une déclaration de guerre.

"A cru pour aller voir le feu d'artifice ? On y va on y va ?"
“A cru pour aller voir le feu d’artifice ? On y va on y va ?”

Stress ou envie ?

Le gros problème de Sinji, c’est qu’il est parfois difficile de savoir s’il fonce et virevolte parce qu’il est joyeux, qu’il a envie, ou si c’est parce qu’il est inquiet a envie de prendre la fuite. Ajoutez à cela une boiterie chronique, et le mélange devient plus instable : il est hors de question de lui faire fournir un effort physique sur un terrain non adapté, donc le “lâcher”, ce n’est pas forcément la meilleure chose à faire.

Là par exemple, il est déjà prêt pour partir vers l'Amérique
Là par exemple, il est déjà prêt pour partir vers l’Amérique. Même s’il n’en donne pas l’impression.

Sinji passe partout en extérieur, mais au fond, ce qu’il n’avait jamais dit, c’est qu’il n’est plus brave qu’un autre : il prend simplement énormément sur lui. Et au bout d’un moment, à force d’accumuler des petites inquiétudes, c’est la panique, la foire, la débandade.

Une autre de ses particularités est qu’il est très sensible aux demandes du cavalier, surtout à la voix. C’est génial parce qu’il démarre à la voix, du coup, mais il faut aussi savoir qu’un simple “Bonjour !” peut le faire partir au grand trot. Et qu’une fois parti, le ralentir est parfois… sportif.

Inutile de se braquer avec lui, il est fort. Très fort. Et s’il n’utilise jamais sa force contre son cavalier, parce qu’il est parfaitement éduqué et d’une gentillesse absolue, s’il a peur, et bien il prend la fuite. Avec nous dessus, toujours. Mais en fuite quand même.

Côté pile (électrique)

Puisque Simbad est au repos, j’ai pris Sinji rapidement la semaine dernière pour un petit tour à cru et en side-pull. Il est tellement confortable à cru avec son dos plat, que c’est vraiment un plaisir, et il semble très à l’aise maintenant comme ça.

J’ai fait plusieurs erreurs dès le départ :

  • le préparer dans son pré : rapidement, un coup de brosse, le side-pull et zou. Ne pas avoir le cadre habituel l’a déboussolé, même s’il n’a pas bronché
  • démarrer en lui demandant de se porter : j’ai beau avoir attendu pour grimper sur son dos, j’étais partie pour une balade tranquille mais active ; il n’a pas eu le temps de se poser, et a commencé à stresser
  • lui parler : pour l’activer, pour lui montrer des trucs. Ça a ajouté à son stress alors qu’on passait dans des endroits où il y a plein de choses à bien observer (les vaches, les bâches, la station d’épuration, etc.)

Ce sont des choses que je sais, pourtant, mais je suis partie en me disant qu’en sortant de temps en temps comme on le fait, ça irait, puisque d’habitude on y arrive. Sauf que ce jour-là, non ; rien n’est jamais gagné avec un cheval. Et Sinji se charge souvent de me le rappeler.

"Comprends pas..."
“Comprends pas…”

Sur la seconde moitié de la balade, il a commencé à devenir difficile à gérer. Après un petit galop, en fait, puis un second sur les bas-côtés. Dès qu’il voyait un nouveau bas-côté… il partait. Je devais retenir, mais j’aurais pu m’allonger sur son dos en disant “Wo !”, ça n’aurait pas changé grand chose. Dans sa tête, le bouton “carnage” était enclenché, et je n’arrivais plus à le faire descendre en pression. Le ralentir, c’était délicat. Le faire trotter calmement pour le concentrer, peine perdue. Lui demander quelque chose, chasser les hanches, reculer, pire encore. J’étais assise sur une caisse de dynamite, et si d’habitude il est possible, avec beaucoup de calme et de douceur, de le faire redescendre petit à petit, là… je ne trouvais plus la solution.

Sur une portion de chemin, heureusement non fréquenté, il m’a pris la main assez fortement pour trotter à fond, puis galoper. J’ai fait trois arrêts d’urgence. Trois. Au bout du 3ème je savais que je l’avais perdu, c’était terminé. Alors j’ai fait la seule chose qui m’est venue à l’esprit : je l’ai lâché.

Il est parti comme un bouchon de champagne. Pas très vite, Sinji est du type irlandais qui tire des charrettes, pas un PSA ; mais avec énormément de force. Sans jamais avoir la moindre intention de me virer, du reste : j’ai fait le plus beau galop à cru de ma vie. Et j’ai très bien tenu, alors qu’il aurait suffit d’un écart bien placé pour que je vole dans le talus.

Je l’ai guidé dans un chemin creux en espérant qu’il se calme, peine perdue, il galopait fort mais en déséquilibre, et je me suis dit que j’allais terminer sur son encolure ; mais à chaque fois, il m’a laissé reprendre ma place. Tout en soufflant, ronflant, angoissant à mort. Et puis j’ai réussi à le ralentir, à le faire trotter calmement – le grand trot à cru, c’est pas le top – et à reprendre le pas.

A la fin du chemin creux, où il s’était pourtant un peu posé, rebelotte, UN BAS-CÔTÉ. Là, mes réserves de patience commençaient à fondre, et quand j’ai atteint la départementale à traverser, je me suis dit que le plus sûr pour nous deux, c’était que je descende et qu’on passe à pied. Surtout qu’en main, Sinji est très sage. Je vous passe le chapitre pour descendre de cheval, mais on a traversé en sécurité.

J'avoue, je l'ai traité d'idiocon à la fin.
J’avoue, je l’ai traité d’idiocon à la fin.

On aurait pu en rester là s’il n’avait pas fait l’imbécile dans le petit chemin de sous-bois, en essayant de me feinter pour que je ne remonte pas sur son dos. Ma patience étant épuisé, je lui ai fait la grosse voix, et il s’est tiré. En me plantant sur le talus. Calmement, un coup de tête, et hop, plus de rênes. Plus de cheval. Et le voilà parti devant, marchant tranquillement mais à bonne distance. Je l’avais sévèrement chatouillé, il m’a dit m****. A l’irlandaise.
Me voilà à pied, essayant d’attirer son attention, sans faire aucun geste pour le récupérer – je connais l’animal et ça l’aurait paniqué encore davantage.

Le chemin creux était sécurisant, les rênes bien sur son encolure, et la maison toute proche. Je n’étais pas inquiète, il n’y avait pas de danger imminent, mais j’avais mon cheval stressé devant, tout seul, et au bout, un chemin de promenade. Ma plus grande inquiétude était qu’un promeneur bien intentionné, voyant un cheval seul, essaye de le récupérer : tout mouvement vers les rênes lui aurait fait péter un plomb, surtout de la part d’un-e inconnu-e, et il aurait pris la fuite en courant cette fois.

Évidemment il y avait des promeneurs sur le chemin. Qui ont fait une drôle de tête en voyant un irish cob débarquer en soufflant de son sous-bois. Sans cavalier. Et moi, derrière, ma bombe toujours sur la tête. Ils ont été sympa, ils se sont arrêtés le temps que je le récupère. Parce qu’une fois sur le chemin, Sinji s’est posé, et m’a laissé gentiment venir à sa rencontre.
Je n’ai rien dit, je l’ai récompensé pour s’être arrêté, et je suis remontée sur son dos, simplement pour quelques mètres. Et je l’ai laissé là-dessus.

"Mais j'ai peur moi !"
“Mais j’ai peur moi !”

Pour moi, ça a été une bonne leçon : rien n’est jamais acquis. Et concernant Sinji, il ne faut jamais oublier de lui donner un cadre, c’est une manière de lui apporter du confort, de lui faire comprendre ce qu’il va devoir faire, et donc de le rassurer.

J’ai ruminé pendant un moment, fâchée contre moi-même. Et un peu contre lui, aussi, parce que même lorsque l’on sait que ce n’est en rien sa faute, qu’il est comme ça, on ne peut pas toujours enlever cette pensée : est-ce qu’il me fait si peu confiance ?
Si peu, depuis tout ce temps où je m’occupe de lui, le soigne, le nourrit, l’abreuve, le promène à pied, lui raconte plein de choses, le laisse tranquille lorsqu’il n’est pas d’humeur ?

C’est une remise en question qui fait un peu mal à l’égo.

Côté face

Sinji n’est pas qu’un grand stressé, c’est aussi et avant tout un cheval qui vous donne tout, pour peu que vous fassiez l’effort de rentrer dans son monde, et de s’adapter un peu à lui.
Et s’adapter à lui, c’est aussi accepter qu’il ait besoin de cadre, d’être dirigé, pour ne pas trop réfléchir par lui-même. Ne pas forcer sa nature parce qu’à 15 ans, il a son vécu, ses habitudes, et certaines choses qui ne partiront pas, même s’il peut toujours apprendre et évoluer.

Apprentissage de la monte à cru pour le cheval, la toute première séance... avant plein de balades !
Apprentissage de la monte à cru pour le cheval, la toute première séance… avant plein de balades !

Sinji a confiance dans un cavalier qui sait où il va, et le rassure, lui dit oui, non, droite, gauche. Il a aussi besoin, mais ça il ne le sait pas forcément, d’apprendre à être faillible, et à s’exprimer. De savoir dire quand il n’est pas rassuré, parce que ce n’est pas grave. De transmettre ça à son cavalier, pour être pris en charge. C’est la seule chose qui manque : il faut qu’il s’exprime. Dès le départ.

Depuis un an et demi qu’il est avec nous, nous l’avons vu évoluer, s’ouvrir, et commencer à exprimer son caractère. Quand il n’a pas envie, il commence à nous le dire de façon assez explicite…
J’apprécie de le voir dire m**** de temps en temps, même si ça ne cadre pas toujours avec mes plans. Même s’il faut que je fasse 3 tours de pré pour lui mettre sa couverture anti-mouches. J’ai pris le parti d’en sourire, et de continuer à avancer jusqu’à ce qu’on trouve un terrain d’entente.

Il n’y a pas plus différent que Simbad & Sinji, finalement, c’est parfois ce qui me désarçonne un peu – mais tant que je ne l’oublie pas, on peut parfois se faire de superbes balades tous les deux.

Je craque pour ses oreilles.
Je craque pour ses oreilles.

On dit qu’il faut monter des chevaux différents pour apprendre. Ressentir, comprendre. Je pense qu’il faut aussi et surtout les pratiquer à pied, regarder au fond de leurs yeux, écouter leur souffle et mesurer leur humeur au mouvement de leurs oreilles. Et ne pas oublier qu’on ne peut jamais vraiment savoir. Que ce qu’on projette sur nos chevaux, c’est notre regard sur eux, et sur nous-mêmes.

Bref. Sinji est Sinji, l’irlandais aussi vif qu’un pur-sang, aussi gentil qu’une peluche, aussi fort qu’un comtois, aussi sensible que sa peau qui tremble comme des vagues quand je souffle dans son cou. Un irish cob qui n’est pas très éloigné de tout ce que j’ai entendu sur cette race formidable de chevaux. Et qui est le plus génial de tous ceux que j’ai eu le privilège d’emmener à la plage. Parce qu’il aime l’eau, parce qu’il file droit, d’un petit galop bien balancé, sans jamais s’énerver, et qu’il donne tout son cœur dans cette envie folle de galoper.

Parce que oui en ce moment, il en a sacrément envie. Il ne s’économise jamais, il est toujours prêt à bouffer les km tant que le terrain est bon. Qui sommes-nous pour l’en empêcher quand il n’a qu’une envie, c’est de nous faire participer ?

Ne dénigrez jamais les chevaux lourds, ils vous donneront le cœur léger.

 

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