Les petits mots et leurs travers

J’adore écrire. J’aime aussi papoter, mais un peu moins – je suis surtout du genre bavarde avec un clavier. Sauf si on me pose des questions sur mes chevaux, évidemment. Ou si je parle à mes chevaux.

Le problème est là, j’ai pris l’habitude de raconter tout et n’importe quoi, surtout à Simbad. Je sais que les mots n’ont pas toujours d’importance, c’est plutôt le ton de ma voix, quelques syllabes reconnues dans un contexte en particulier. Même si parfois j’ai sérieusement l’impression qu’il en comprend bien davantage que je ne saurais l’imaginer

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“Je t’écoute mais tu me fais suer, sache-le.”

 

Bref. Vous voyez, je papote.

A cheval, je bavarde aussi. Je raconte plein de choses à Simbad : le chemin qu’on va prendre, ce qui pourrait se cacher derrière le talus, je lui raconte le programme de la journée, ou ce qui me passe par la tête. Je lui montre des choses, et il regarde avec curiosité. On communique, et c’est plutôt chouette.

Oui mais. J’ai plutôt l’impression que parfois, je le noie, je l’englue dans plein de mots qu’il ne connait pas, et finalement, les vraies infos importantes passent à la trappe.

Je me rends compte que le “C’est bieeeen” est vindicatif, parce qu’il m’a énervé sur les derniers 500 mètres à se traîner comme une limace agonisante ; ou qu’au contraire il sonne comme un “aaaau pas“, qui n’est pas vraiment ce que j’imaginais.

Le mot-récompense, chez Simbad, ça veut dire “Ah, j’ai bien bossé, elle est contente ! Donc c’est fini !“. Le mot-récompense n’est pas bon ; il faudrait un mot-encouragement. Comment sonnerait-il ? Est-ce que je ne le ferais pas tonner comme un orage qui peut enfin éclater ? Est-ce qu’il ne serait pas trop lénifiant parce que je serais heureuse de le voir bien répondre à ma demande ?

Simbad veut que je lui parle ; les aides extérieures, ça n’est pas trop son truc. Par défaut, il se braque, ronchonne, fait comme s’il n’avait rien senti, tiens regarde, un papillon ! Oh, j’ai malencontreusement trébuché suite à ton coup de talon, alors on s’arrête hein, je me suis peut-être fait une entorse ! Ouille, quelle violence, regarde j’expire bruyamment ! Le stick, c’est le truc pour taper les mouches non ?

Alors qu’un “Simbad… au trot“, ça marche : pas besoin de s’énerver. Une petite pression, le mot magique, et hop, c’est parti – enfin, 3 secondes après parce qu’il faut péniblement débrayer, passer une vitesse en faisant hurler le moteur, et paf, crachoter un trot poussif. Mais je sais qu’il a compris, et qu’il va répondre.

D’accord, le “Simbad, galop !” ne marche pas fort, mais il tente – cet espèce de trot-galop complètement insupportable qui me secoue comme sur un shetland, qui me balance d’avant en arrière jusqu’à ce qu’il me dise “Ah tu te rassois, on ralentit alors !“.

Le “Simbad, marche !” fonctionne à peu près, on sent qu’il est un peu vexé, alors sur quelques pas il fait semblant d’être presque dynamique.

Mais le “C’est bien“, ça, c’est une autre histoire. Le “C’est bien“, c’est comme la flatterie sur l’encolure, à vrai dire. “Elle est contente ! L’exercice est fini.“. Le “C’est bien !” finit invariablement en “Simbad ! Marche !” ou plus vraisemblablement en plus “Mais bordel à queue est-ce que je t’ai demandé de ralentir, hein ? Non ! AU TROT !!

Le “C’est bien” d’après claque comme un coup de cravache, parce que oui c’est bien, mais bon sang, on en a sué pour arriver là. Alors ce n’est plus vraiment un mot-récompense.

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“T’as vraiment été sympa là ou ça sonnait comme une insulte gentille ?”

 

Finalement peut-être faudrait-il faire comme avec Sinji, pour qui les mots veulent tous dire “en avant et au trot !”. Ce qui donne souvent :

  • “Bonjour !” , disent de joyeux promeneurs
  • “Bonjour !”, je réponds, je suis polie, et puis je vois bien qu’ils admirent Sinji
  • Sinji se redresse, hausse le col, fait tonner ses sabots sur le chemin, souffle fort comme un petit dragon et commence à accélérer
  • Air légèrement inquiet des promeneurs
  • Je m’assois, je calme, je tente de retenir la bête qui se prend pour un étalon furieux (en mousse), et je dépasse les promeneurs un peu interloqués
  • “C’est rien, il est motivé aujourd’hui !”, j’essaye de faire redescendre la pression chez les promeneurs
  • Sinji, percuté de plein fouet par ces nouveaux mots que j’ai pourtant prononcé sans précipitation, part au grand trot pour échapper au danger dans sa tête.

Oui, avec Sinji, je me tais. Les mots le perturbent, il s’inquiète déjà tant des réactions des humains qui l’entourent, et surtout celui qui est sur son dos, qu’ils ne riment à rien, et le rendent confus. Avec Sinji, un gros câlin et une branche de belles feuilles sont de parfaites récompenses.

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“Qui me parle ?”

Il faut que je revoie mon dictionnaires des mots gentils, des mots au boulot, des mots récompenses, de mots encourageants, et surtout, toute la partition des nuances qui les (re)composent.

A chaque cavalier d’avoir l’oreille absolue pour chacun de ses partenaires à quatre sabots… et c’est une musique qui est parfois difficile à jouer.

 

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